Edition scientifique: Libre accès pour tout le monde ?
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Martina KNOOP – Chargée de mission IST à l'Institut de physique du CNRS et membre de la commission de publication de la SFP.

Prise en tenaille entre les budgets moroses de la recherche et les augmentations conséquentes [i] des grands éditeurs commerciaux, les bibliothèques universitaires et de recherche jonglent avec la pénurie des moyens. Dans le contexte de l’évolution très rapide du domaine de l’édition scientifique, les conditions de travail de tous les chercheurs se dégradent et les alternatives commencent à fleurir.

Pour comprendre le paysage et son évolution, il faut partir d’un constat : l’édition scientifique n’est pas et ne peut pas être gratuite. Même si le rôle du chercheur y est important en tant qu’auteur, de préparateur de manuscrit, d’expert-relecteur, et parfois d’éditeur scientifique, une très grande partie de la publication est prise en charge par la maison d’édition (voir détails à [
ii]). Par ailleurs, les grandes maisons d’édition commerciales ne vendent plus que des « bouquets » de revues ce qui rend le panier d’achat (des souscriptions) des institutions très peu modulable.

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Devant une situation qui devient critique dans certains établissements, de nouvelles voies sont poursuivies : le modèle de l’Open Access Gold (OAG) est basé sur le paiement des APC [iii] par l’auteur lors de l’acceptation de son article, et ouvre tous les articles à une lecture gratuite. Ces APC peuvent varier de plusieurs centaines à plusieurs milliers d’euros selon le journal, et en particulier les journaux multi-disciplinaires de « prestige » ont trouvé un public aisé qui n’hésite pas à débourser des sommes conséquentes. Et voilà aussi le hic : en France les APC sont payés individuellement par les équipes d’auteurs avec leurs crédits de recherche [iv]. Le corollaire en est que seules les équipes les plus riches peuvent se permettre de telles dépenses. Et qui peuvent alors afficher des publications dans les journaux les plus « réputés » dans leur prochaine demande de ressources, ce qui va très rapidement resserrer le cercle des équipes bien financées. Notons quand-même que le modèle de l’Open Access Gold a aussi des avantages : il casse la politique des bouquets, il distribue les frais de publications de façon plus homogène y compris aux pays qui sont traditionnellement peu abonnés, il ouvre tous les articles à la lecture pour tout le monde sans aucune barrière. Néanmoins, le modèle OAG comporte un risque inhérent de pression négative sur la qualité des publications, puisque l’acceptation d’une grande fraction d’articles soumis à une revue (qui est synonyme de baisse de qualité) fait croître directement les bénéfices de la maison d’édition. Les sociétés savantes ont un rôle de caution scientifique à jouer dans ce modèle, et peuvent le faire ; comme le montre l’exemple des Sociétés Européennes de Physique et de Chimie [v].

La voie complémentaire de l’Open Access Gold s’appelle la voie verte (Open Access Green), et consiste à déposer son manuscrit sur un serveur de « preprint » tel que
HAL ou arXiv. Cette voie est moins onéreuse mais pas gratuite : un article déposé sur HAL coute environ 30€ (payé par le CNRS et le MENESR), sur arXiv environ 10 € (payé par différents donateurs). Certaines communautés de la physique utilisent arXiv de façon intensive, le principal défaut d’une telle archive est l’absence total de peer-review [vi]. Or, s’il y a un point sur lequel tout le monde est bien d’accord dans ce paysage complexe, c’est bien la nécessité absolue du peer-review comme condition première de la validation du travail scientifique. Alors, se mettent en place toujours de nouvelles approches, comme par exemple les épi-journaux, revues virtuelles qui décernent un sigle de qualité à postériori sur un article publié dans une archive ouverte en y rajoutant un processus de relecture. Ce peer-review peut-être ouvert mais anonyme comme chez SciPost [vii] où la publication des commentaires des relecteurs nourrit le contenu et le débat autour de l’article. Cette voie n’est pas gratuite pour autant, il faut toujours organiser le processus de relecture, mettre à disposition des moyens techniques de soumission, de commentaires et d’archivages.

Dans ce paysage en évolution rapide, la France a voté une loi sur la « République numérique » en 2016. Le CNRS a porté deux revendications des chercheurs qui devraient avoir un impact direct dans nos relations avec les maisons d’édition : « l’article 30 prévoit un droit, pour l’auteur d’un écrit scientifique, de mise à disposition gratuite dans un format ouvert par voie numérique de la version finale du manuscrit acceptée pour publication » et ceci après un embargo de 6 mois en sciences [
viii]. Cet article de loi autorise un dépôt dans HAL ou ailleurs pour tous les articles indépendamment de la politique de l’éditeur [ix]. Le deuxième point fort de cette loi est l’introduction d’une exception au droit d’auteur autorisant la fouille de texte et des données (TDM), incluses ou associés aux écrits scientifiques, hors usages commerciaux. Cette pratique ouvre la possibilité aux études comparatives, aux synthèses et autres utilisations de la production scientifique à des fins de recherche.

Alors pour finir, un petit guide d’orientation dans cette jungle? Impossible, tant les habitudes de publication varient d’un domaine à un autre. Nous savons que nos collègues mathématiciens ne publient pas de la même façon que les biochimistes, et rien qu’en physique, les opticiens n’ont pas les mêmes pratiques que les plasmiciens ou les électroniciens. Alors, il faut informer (voir par exemple notre page web à [ii]), pour que chacun choisisse le modèle et la maison d’édition qui lui semble adapté. Et il faut œuvrer pour qu’on puisse faire émerger des modèles d’édition qui sont économiquement viables et stables et qui permettent aux maisons d’éditions et aux chercheurs de trouver une symbiose fructueuse aux deux partenaires.

Par ailleurs, nous pouvons aussi nous engager pour que la publication scientifique redevienne un outil de dissémination de connaissances et de savoirs, et pas uniquement un outil d’évaluation en fonction du titre de la revue et du nombre des articles. La complexe intrication de l’évaluation et de la publication est le moteur de la course au prestige et aux citations, nos choix personnels peuvent avoir un impact sur l’évolution de l’édition scientifique à moyen terme.
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i -Typiquement 4-7% par an, mais on a déjà vu des augmentations de plus de 50%. En France, le consortium Couperin centralise les négociations.
ii - http://www.cnrs.fr/inp/spip.php?article3547
iii - APC: author processing charges = frais de publication pour un article payés par l’auteur
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v - En Grande-Bretage, les APC sont depuis deux ans payés par les bibliothèques (dans la plupart des institutions) qui ont ainsi une vision du budget total des frais de publications
v - EPS et EUChems ont publié une prise de position commune « Managing the Transition to Open Access Publication » accessible sur le site web d’EPS http://www.eps.org/?page=policy_science_res
vi - Relecture et validation par les pairs
viii - https://scipost.org/journals/scipost_physics
viii - Livre Blanc « Une Science ouverte dans une République numérique. Études et propositions en vue de l'application de la loi», DIST, CNRS, Octobre 2016
ix - http://www.sherpa.ac.uk/romeo/index.php







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