Quelques extraits de l'entretien de Jean-Pierre Bourguignon Président du Conseil Européen de la Recherche avec Michèle Leduc


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Après des péripéties compliquées qui ont pris beaucoup de temps, la naissance de l’ERC en 2007 a finalement été rendue possible légalement par l'adoption du traité de Lisbonne entre les 27 États–membres de l’Union Européenne faisant de la recherche un des domaines de compétence partagée de la Commission européenne. L’ERC est maintenant dans sa neuvième année d’existence et c'est un mathématicien français, Jean-Pierre Bourguignon, ancien chercheur au CNRS et, pour la dernière partie de sa carrière, directeur de l'Institut des Hautes Études Scientifiques de Bures-sur-Yvette, qui en est devenu le Président en janvier 2014, une fonction créée par la Commission Européenne dans le nouveau contexte du programme Horizon 2020.

De passage à Paris début 2016, Jean-Pierre Bourguignon a bien voulu répondre aux questions de Michèle Leduc, qui a, comme lui, présidé un jury ERC pour les starting grants (contrats juniors). L'intégralité de cet entretien est à paraître dans le prochain numéro de Reflets de la physique, la revue de la SFP.

L'intégralité de cet entretien est à paraître dans le prochain numéro de Reflets de la physique, la revue de la SFP.

En voici en avant-première quelques extraits.

Les grands défis de l'ERC

ML - Dans ton programme, tu avais relevé en arrivant à Bruxelles il y a deux ans quelques grands défis. Peux-tu nous les rappeler ?

JPB - Une des bases du succès de l’ERC réside dans le fait que, dans ce programme, des responsabilités essentielles ont été confiées aux scientifiques, au travers notamment de son Conseil scientifique. Son indépendance est donc une nécessité absolue, et il est indispensable qu’il continue à avoir le contrôle des éléments essentiels du programme. C’est l’objet de discussions permanentes avec la Commission Européenne qui essaie de l’« harmoniser » avec d’autres composantes d’Horizon 2020, son programme de soutien à la recherche et à l’innovation pour la période 2014-2020, sous des prétextes divers. Le deuxième impératif pour moi est de faire reconnaître la diversité des pratiques de la recherche. Les modes d’organisation des communautés, les modes de validation, les modes même de production du savoir sont très différents suivant les disciplines et les champs de recherche. Mais dans tous les cas, la seule chose qui compte pour l’ERC, ce doit être la qualité ! Ces priorités continuent, deux ans après ma prise de fonction, à être des sujets sur lesquels il est indispensable de veiller continuellement.

La place des pays d’Europe du Centre et de l’Est dans l’ERC

ML - Comment vois-tu la grande disparité de succès entre les différents pays européens ?

JPB - Je crois qu’à long terme, cela peut devenir une menace politique sérieuse pour l’ERC, car certains pays peuvent considérer qu’ils reçoivent une double peine : d’abord peu de leurs candidats sont retenus –certains ont des taux de succès très faibles-, ensuite certains de leurs meilleurs éléments quittent leur pays pour aller travailler ailleurs avec un contrat de l’ERC. On peut craindre qu’à terme certains pays prennent une attitude hostile à l'ERC… C’est donc un sujet auquel on doit réfléchir, mais sûrement pas en changeant les critères d’attribution des contrats. L’élément positif, c’est qu'un certain nombre des pays concernés ont identifié le problème et ont décidé de le traiter, par exemple en mettant en place, comme en Hongrie un programme pour aider des jeunes à se préparer à déposer des projets ERC. On peut noter, à cet égard, que le taux de succès en Hongrie n'est pas si différent de celui de certains pays d’Europe de l’Ouest.

Une étape vient d’être franchie le 1er janvier 2016 – et je suis très content qu’elle l’ait été assez rapidement - : c’est la décision prise par un certain nombre de pays (Hongrie, Pologne, la République Tchèque, Bulgarie, Estonie et probablement bientôt Lituanie et, espérons-le, d’autres) de financer un programme national de soutien pour des visites, typiquement de trois ou quatre mois, de leurs chercheurs à des équipes ayant reçu un contrat ERC à l’étranger. L’idée est que leurs chercheurs puissent voir l’impact de ces contrats, comprennent leur fonctionnement, et rencontrent et se confrontent à des collègues qui ont subi l'évaluation avec succès. Ces programmes seront financés strictement par les pays ou les régions participants. Le rôle de l’ERC a été, dans un premier temps, de produire une liste de prérequis pour qu’un tel programme soit validé et fasse connaître l’existence de ces programmes nationaux ou régionaux aux chercheurs ERC. Il s’engage à recueillir les noms de ceux qui sont volontaires pour accueillir des scientifiques participant à ces programmes de soutien.

La qualité de l'évaluation à l'ERC

ML - Je voudrais revenir sur la qualité de l’évaluation. On dit à juste titre que, pour les méthodes d’évaluation, l’ERC est un peu le modèle dont on devrait s’inspirer dans tous les programmes de recherche sur contrat, en France par exemple. Que peux-tu nous en dire ?

JPB - D’abord la responsabilité du choix des évaluateurs est complètement du ressort du Conseil Scientifique. Cela mobilise beaucoup d’énergie de la part des membres du Conseil et notamment de la vice-présidente et des deux vice-présidents qui supervisent cette tâche pour les trois grands domaines (sciences humaines et sociales, physique-ingénierie, sciences de la vie). Je préside le « Comité des Panels » qui valide les nominations des évaluateurs. Il faut trouver chaque année de 500 à 600 nouveaux membres. Beaucoup de soin est apporté pour assurer un certain nombre d’équilibres tout en couvrant l’ensemble des thèmes affichés dans les panels, d’avoir une proportion significative de non-Européens (actuellement 15 %). Beaucoup des scientifiques que nous sollicitons sont très occupés, donc pas très disponibles. Pourtant, à cause de la qualité reconnue de l’ERC et aussi parce que les membres des panels considèrent cette expérience intellectuelle comme extrêmement positive, nous arrivons quand même à avoir un « taux de succès » assez remarquable auprès des collègues sollicités pour participer à l’évaluation. On peut toutefois noter que les taux de refus sont plus élevés chez les collègues femmes, sûrement parce qu’à ce niveau elles sont très sollicitées.

ML - Parmi les facteurs favorables à la qualité de l’évaluation, tu m’as déjà dit que les panels, bien que spécialisés, ne doivent pas l’être trop. Avez-vous toujours dans chaque panel des représentants de secteurs assez différents, qui se font une idée sur les projets sans être des experts pointus ?

JPB - Le fait qu’on ait une évaluation en deux étapes rend cette situation gérable. Pour la première étape, l’évaluation est inévitablement faite par des scientifiques qui se comportent comme des généralistes. Ensuite, pour la deuxième étape au cours de laquelle le dossier complet est accessible au panel, à ses évaluateurs s’ajoutent des experts extérieurs qui sont sollicités projet par projet et vont pouvoir donner un avis extrêmement ciblé

ML- Mais avec les experts extérieurs, souvent étrangers, qui ne connaissent pas du tout le contexte des projets, n’y a t’il pas toutes sortes de biais possibles ? Ils peuvent être trop pointilleux sur des détails, ou un peu malveillants face à la concurrence ?

JPB - Ce sont les membres des panels qui choisissent les rapporteurs extérieurs. Les panels reçoivent des informations qu’ils peuvent gérer, et ils ont la maîtrise totale du dossier in fine sans interférence du Conseil scientifique. A noter que les candidat-es peuvent mentionner le nom de personnes dont ils ne souhaitent pas qu’ils évaluent leur projet, ce qui révèle des comportements très différents d’une discipline à l’autre ...

La réussite des femmes à l’ERC

ML - En physique à l’ERC, le taux de réussite des femmes candidates est à peu près le même que celui des hommes. Mais qu’en est-il pour les autres disciplines ?

JPB - Cette question est suivie très attentivement depuis des années. Au cours du briefing des panels le membre du Conseil scientifique qui le fait, souvent moi, mentionne clairement le risque de biais de genre implicites. Depuis deux ans, le taux de succès des femmes candidates est légèrement supérieur à celui des hommes : on a particulièrement progressé en physique et ingénierie, mais moins en sciences de la vie, où le décalage persiste, d’une façon que je qualifierais même de significative dans certains panels… Un autre biais est que les femmes sont moins candidates que les hommes en proportion de leur présence dans le domaine de recherche. En sciences de la vie, on cumule le double handicap, ce qui aboutit à un réel déficit de femmes obtenant des contrats de l’ERC.

L’ERC va bientôt disposer de données statistiques significatives sur une catégorie intéressante : celle des chercheurs et chercheuses qui, après avoir eu un premier contrat ERC, sont candidat-es à un second. Il semblerait que les hommes sont plus rapidement candidats que les femmes. Si ce phénomène apparaît de façon stable, il serait important de comprendre pourquoi … et notamment s’il y a des blocages du côté des femmes qui sont responsables de cette différence et aussi quelle est leur nature.


Le montant élevé des bourses ERC

ML - Les montants des bourses ERC sont élevés (typiquement 2 M€ sur 5 ans au plafond). N’est-ce pas trop pour certaines disciplines ? On entend dire que par exemple en SHS cela crée dans les équipes encore plus de distorsions que dans un laboratoire de physique, compte tenu des maigres budgets par ailleurs…

JPB - Je connais la problématique mais ma réponse est simple : personne n’oblige personne à demander beaucoup d’argent ! Je n’arrête pas de le répéter, à mes collègues mathématiciens par exemple ! D’ailleurs la réalité est qu’en moyenne les budgets des projets en mathématiques sont environ à la moitié du plafond. L’ennui, c’est que beaucoup d’institutions poussent les candidats à demander le maximum, quelquefois plus que ce qui leur est nécessaire, ou vont même jusqu’à les menacer, s’ils ne demandent pas le plafond, de ne pas les aider à finaliser le projet, ce qui n’est pas admissible ! Pour le Conseil Scientifique, et pour moi en particulier, il est vital que les chercheurs et les chercheuses, quand ils ou elles candidatent à l’ERC, fassent une demande qui corresponde vraiment à leur ambition scientifique et expriment leurs besoins réels : il me semble indispensable qu’on soit aussi sincère que possible. De ce point de vue aussi, l’entretien est important. Surtout que nous avons maintenant détecté plusieurs cas de collègues qui utilisent des jeunes comme prête-noms pour leurs projets de seniors…

Les menaces qui pèsent sur le budget de l'ERC

ML - Pour finir, parle-nous du budget de l'ERC. Faut-il encore se battre pour le maintenir ? Est-ce qu’il y a des menaces,? Comment vois-tu le futur par rapport à la politique européenne ?

JPB - Les menaces existent et ont des raisons objectives. La Commission Européenne va devoir dégager de l’argent pour faire face à la crise des réfugiés, et n’a pas de réserves pour ce genre de situations, ou plus exactement ses réserves sont symboliques par rapport aux sommes considérables qui vont devoir être mises sur la table. La question est donc : est-ce que le programme Horizon 2020 sera mis à contribution ? La tentation est assez grande… Donc je reprends mon bâton de pèlerin auprès du Parlement, auprès des États-membres, pour essayer de faire passer le message sur la nécessité de ne pas laisser filer les investissements d’avenir dont la Recherche fait partie. La France, de ce point de vue-là, s’est jusqu'ici comportée de façon plutôt exemplaire.

La discussion va avoir lieu dans le cadre de la « révision à mi-parcours » d’Horizon 2020, qui devra être finalisée à la fin de 2016. A plus long terme se pose bien entendu la question de la forme que prendra l’ERC dans le prochain programme-cadre dont l’application commencera en 2021. Les discussions à ce propos vont commencer dès 2018 pour une conclusion en 2019. Elles impliquent les trois piliers de la construction européenne : le Parlement, le Conseil représentant les États et la Commission européenne qui a la responsabilité de faire une proposition. Je sais que le Parlement, notamment par le biais de sa Commission ITRE, qui suit les questions de recherche, est très déterminé à soutenir l’ERC. C’est aussi le cas des gouvernements allemand et français, au moins dans leur configuration actuelle.

ML - Merci Jean-Pierre. A la F2S nous continuerons avec nos sociétés membres à te soutenir dans ce bon combat !


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