Recension du livre « Arrêtez la bombe », de Paul Quilès, Bernard Norlain et Jean-Marie Collin
Edition Le Cherche Midi, 2013


Annick Suzor-Weiner est présidente du mouvement Pugwash-France, elle a rédigé avec Jacques Bordé cette recension pour la Lettre de la F2S.
Le Mouvement Pugwash est le nom abrégé de Pugwash Conferences on Science and World Affairs, un mouvement international, dont la branche française est l’Association Française du Mouvement Pugwash.


9782749129495
La France dort depuis des décennies dans l’idée confortable que la possession de l’arme nucléaire lui confère la sécurité et une position puissante dans le discours des Nations. Et voici qu’en 2013, un ancien ministre de la Défense nous annonce qu’il est temps de perdre nos illusions et part en campagne contre le discours officiel qui entretient l’opinion publique dans une sorte de consensus, jamais remis en cause depuis de Gaulle. Associé au Général Bernard Norlain, ancien directeur de l’IHEDN, et à Jean-Marie Collin qui dirige pour la France le réseau international des Parlementaires pour la non-prolifération nucléaire et le désarmement (PNND), Paul Quilès développe les réflexions qu’il avait déjà exposées en 2012 dans un court manifeste (1). Si plusieurs personnalités françaises s’étaient exprimées auparavant contre la dissuasion sans que cela ne déclenche une réaction notable, le livre « Arrêtez la bombe » a initié une série de débats publics (2) et de publications (3) qui témoignent qu’une réflexion de fond est en train de prendre forme en France, et qui justifient la présentation de cet ouvrage, quoiqu’un peu tardive.

Paul Quilès et ses co-auteurs déconstruisent dans ce plaidoyer les slogans officiels que le tabou sanctuarisé de la dissuasion interdisait de discuter sans risquer ipso facto d’être qualifié de « mauvais français ». Pourtant chaque Français a droit aux interrogations qu’ils exposent : la possession de l’arme nucléaire par la France engage en effet sa survie ainsi que celle de l’humanité entière. Les citoyens peuvent se forger une opinion mieux éclairée grâce à ce livre, qui passe en revue, au fil des chapitres, les questions fondamentales liées à la bombe H :

  1. Quelles sont les doctrines militaires qui la justifient et quand voudrait-on l’utiliser ?
  2. Quels sont les risques inhérents à la possession d’une arme aussi puissante (risques d’emploi par erreur de jugement politique, risques d’accidents techniques ou de manipulation) ?
  3. Quelles sont les idées reçues qui sont tenues pour vraies à force de répétition ? Comment et par qui (politiques, médias, industriels…) sont-elles véhiculées dans la société sans offrir de regard critique?
  4. Quelles seraient les voies d’un désarmement efficace et quel rôle devrait jouer la France pour devenir exemplaire, ou en tout cas coopérer ?

Six mesures fortes et quatre initiatives diplomatiques sont proposées pour le court terme, mais le but à long terme est de parvenir à l’élimination progressive et contrôlée des armes nucléaires ; l’ouvrage est en synergie avec le mouvement international « Global Zero » qui affiche cet objectif et il a également donné naissance à l’Association ALB « Arrêtez La Bombe » créée par les auteurs (http://www.arretezlabombe.fr/).

En résumé, « Arrêtez la Bombe » démontre que la possession de l’arme nucléaire, fort coûteuse, est inutile et dangereuse dans le contexte du monde d’aujourd’hui qui a profondément changé par rapport à celui de la Guerre froide. Le consensus sans doute justifié autour de la dissuasion pendant la Guerre froide, a été reconduit tacitement alors que notre « assurance de sécurité » s’est transformée en une véritable menace qui sera de plus en plus difficile à maîtriser. Le risque accru de prolifération a transformé cette soit -disant garantie de paix en un pari sur l’avenir dont les conséquences seraient trop catastrophiques si on le perdait, si la doctrine que l’on continue à marteler s’avérait caduque. Dans le monde actuel, le jeu rationnel qui a (plus ou moins bien) fonctionné entre deux pays dominants pourrait ne plus s’appliquer avec un nombre croissant d’Etats impliqués, sans compter des puissances non étatiques qui, elles, joueraient un jeu incontrôlable en dehors de tout traité.

Il est grand temps, selon les auteurs, que les Etats dotés de l’arme nucléaire adoptent une attitude plus responsable et comprennent que leur acharnement à garder leur bombe (et à l’améliorer), au prétexte que la sécurité de leur pays est en jeu, alimentent en fait un discours proliférant qui ne peut qu’inciter les pays non dotés à vouloir les imiter. Cette croyance aveugle et dépassée en la dissuasion, généreusement entretenue par le lobby militaro-industriel, peut conduire à la fin de l’humanité.
Stefan Zweig a écrit en 1927, à propos du premier câble téléphonique transatlantique : « Et l’humanité serait merveilleusement unie à jamais, grâce à sa victoire sur l’espace et le temps, si elle ne se laissait troubler sans cesse par l’idée folle et funeste de détruire cette unité grandiose et d’utiliser précisément les moyens qui lui confèrent la puissance sur les éléments pour s’anéantir elle-même.»(4)

Zweig ne pensait évidemment pas à la bombe en 1927, et sa vision était sans doute celle d’un pessimiste ; mais sa connaissance visionnaire de l’âme humaine doit nous mettre en garde. Le livre « Arrêtez la Bombe » est un formidable message d’optimisme pour dire que l’humanité peut résister aux « idées folles et funestes » et réagir à temps pour éviter de s’anéantir.

[1] « Nucléaire, un mensonge français », Paul Quilès, Ed. Charles Léopold Mayer, 2012
[2] Colloques : à l’Assemblée Nationale le 9 décembre 2013 et les 26-27 juin 2014, à l’IHEDN le 6 juin 2015.
[3] « Le livre noir du nucléaire militaire », Jacques Villain, Fayard, 2014 ;
« Armes nucléaires ! Et si elles ne servaient à rien ? 5 mythes à déconstruire », Ward Wilson, GRIP, 2015.
« Quel avenir pour la dissuasion nucléaire française face aux défis et aux changements géostratégiques d’aujourd’hui et de demain ? » sous la direction de Pierre Pascallon, L’Harmattan, 2015
[4] « Les très riches heures de l’humanité », Stefan Zweig, Le Livre de Poche, p.222




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