La fraude en recherche : en parler pour la combattre. Mais comment ?
Lucienne LETELLIER, biophysicienne, directrice de recherche émérite au CNRS, membre du comité d’éthique du CNRS, le COMETS
Michèle LEDUC, physicienne, directrice de recherche émérite au CNRS .présidente du COMETS


HLMichèle Leduc
Lucienne Letellier et Michèle Leduc


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La fraude scientifique1 a longtemps été considérée comme un sujet tabou par les institutions françaises qui considéraient que leur caractère exceptionnel ne méritait pas que l’on se mobilise. Mais ces certitudes ont été ébranlées quand la presse généraliste a révélé un cas de fraude présumé touchant un chercheur français, reconnu internationalement pour ses travaux dans le domaine de la biologie des plantes. Douloureuse pour la communauté scientifique qui voit les valeurs de la science érodées, la fraude porte aussi préjudice à l’image des scientifiques et contribue à altérer la confiance que les citoyens portent à la science. A ce malaise s’ajoute aussi celui provoqué par la manière dont la fraude a été démasquée et par le traitement médiatique qui a suivi. Elle force non seulement à s’interroger sur ce qui pousse des chercheurs à tricher et frauder, mais aussi sur les façons dont les média et autres réseaux sociaux s’approprient ces sujets. L’usage intensif des outils du numérique pour communiquer bouleverse désormais les relations entre chercheurs d’une part, entre les chercheurs et les médias d’autre part, et pose de nouvelles questions éthiques dont le COMETS se fait l’écho dans cet article.

La rigueur de la démarche scientifique trop souvent prise en défaut, la triche au quotidien

Les comportements inappropriés et éthiquement discutables sont monnaie courante et cette triche au quotidien empoisonne la recherche. Qui n’a pas un exemple à citer d’auteurs abusivement ajoutés dans des publications, de données publiées peu fiables ou « arrangées», d’appropriation illicite de données, de pressions exercées sur des jeunes chercheurs censées « booster » leur carrière, de collaborations qui tournent mal ? Nous avions décrit en 2013 dans la revue Reflets de la SFP la longue liste de ces pratiques inappropriées et le Journal d’Automne 2014 du CNRS s’en est fait récemment l’écho.

L’augmentation du nombre de rétractations de publications pour non reproductibilité des expériences est un fait notable et nous interpelle. On peut l’attribuer à des causes diverses : d’une part on entend dire que ce qui est facile a déjà été fait et à juste titre que tout devient de plus en plus sophistiqué en instrumentation, donc prend du temps, et que de ce fait les expériences sont rarement reproduites. Ensuite la pression sur les chercheurs et enseignants-chercheurs est devenue de plus en plus forte pour leur progression de carrière à travers leur liste de publications , ce qui pousse aux travaux trop vite expédiés et souvent un peu embellis.

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La fraude et sa médiatisation

Les « grandes affaires » de fraude sont rares mais elles n’épargnent aucun pays ni aucun continent. Toutes les disciplines sont concernées, depuis les sciences de la vie et de la santé jusqu’à la sociologie en passant par les sciences dures. La falsification (truquage de figures) et l’invention de données sont les causes les plus fréquentes de fraude en biologie ou en médecine . Dans les sciences médicales mais aussi dans les sciences de l’ingénieur les « oublis » de signalement de conflits d’intérêt ne sont pas rares. En SHS, c’est le plagiat qui domine. La physique se croit à l’abri derrière la conviction que ses erreurs sont auto-correctrices, mais est-ce certain ? Certaines « expériences » ne peuvent en fait pas être reproduites, par exemple quand le laboratoire est l’Univers, ou quand elles sont faites sur de grands instruments comme au CERN, ou simplement quand elles sont d’une sophistication extrême dans un laboratoire unique au monde. Et quel moyen de vérification a-t-on quand le chercheur détruit ses cahiers de manip… ?

La rétractation d’articles par les revues scientifiques, dont le site retraction watch assure la traque, atteste de l’augmentation de la fraude mais aussi de la multiplication de publications dans lesquelles ont été constatées des erreurs. La traque aux erreurs et aux incohérences, tel est aussi l’objectif du site web Pubpeer qui invite ses utilisateurs à commenter, anonymement ou non, des publications ayant été évaluées par les pairs et déjà parues. Un tel site met en évidence les limites du peer review dans sa forme actuelle et mérite que l’on se penche sur la politique éditoriale de certaines revues. Il permet aussi de dévoiler des comportements frauduleux qui peuvent conduire à la rétractation de publications. Ce forum, comme d’autres (publons, etc) dont l’accès est ouvert, sont aussi source de questionnement. Certes l’anonymat favorise le signalement de falsifications de résultats, et en cela répond à une des recommandations de la charte nationale de déontologie des métiers de la recherche.

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Mais l’anonymat favorise aussi les délations et autres comportements malveillants susceptibles de nuire à la réputation de chercheurs. Enfin, on assiste à un effet d’amplification par les média et la presse généraliste, qui y puisent des informations qu’ils retransmettent en fonction d’objectifs qui leur sont propres. En consacrant depuis peu plusieurs articles à la fraude en recherche. Le Monde et Le Figaro contribuent à en faire un véritable fait de société. Ils tendent aussi à s’ériger en justicier et ne laissent pas le temps aux institutions d’arbitrer sur ces questions sensibles dans le respect des règles juridiques et déontologiques (voir le communiqué de presse du CNRS).

Dans un contexte où les informations et rumeurs circulent à une vitesse telle qu’elle rend les moyens de vérification inopérants, il nous semble important que les acteurs de la recherche prennent conscience de leur responsabilité face aux médias et adoptent un comportement éthique. Ils doivent s’attacher à préserver l’image de la recherche dans la société pour que perdure sa confiance dans la science.

Promouvoir les bonnes pratiques de recherche

La promotion les bonnes pratiques de recherche était le fil conducteur du guide pour une recherche intègre et responsable publié par le Comets en 2014. Une version adaptée aux autres organismes de recherche et aux Universités est en préparation. Elle fera écho à la première charte de déontologie des métiers de la recherche signée en 2015 par tous les ces organismes et dont nous rappelons ici le préambule : « Il est de la responsabilité de chaque organisme et EPST de mettre en œuvre cette charte, à travers la promotion de bonnes pratiques en recherche, la sensibilisation et la formation de leurs personnels et de leurs étudiants, l’énoncé de repères déontologiques, la mise en place de procédures claires et connues de tous pour prévenir et traiter les écarts éventuels aux règles déontologiques ».

Les organismes de recherche et institutions françaises ont pris conscience de l’importance qu’il y a à sensibiliser les acteurs de la recherche à l’éthique. Mais cette démarche doit être désormais suivie de la mise en place de formations à l’éthique qui seraient exigées dans les cursus universitaires et dans les laboratoires, comme cela a été souligné au cours de la 4ème conférence mondiale sur l’intégrité en recherche qui vient de se tenir à Rio et où beaucoup de pays se sont montrés beaucoup plus avancés que la France sur ce plan.

1 La définition qui fait consensus internationalement est celle de l’U.S. Federal Policy On Research. Elle recouvre la fabrication et la falsification de données et le plagiat


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