Le principe
Roman publié chez Actes Sud (2015, 160 pages)
Jérome Ferrari

9782330048716_couv_200
Trop court semble le roman que le prix Goncourt 2012, Jérôme Ferrari, vient de consacrer à l'aventure intellectuelle de Werner Heisenberg, fondateur de la mécanique quantique avec quelques autres pointures du début du XX° siècle. Le début de l’ouvrage est un peu surchargé d'effets littéraires qui ne parviennent pas, du moins pour le lecteur scientifique, à dissimuler les interprétations maladroites en particulier du fameux principe d'incertitude qui donne son titre au livre. Pourtant toute l’étrangeté de la mécanique quantique est bien mise en relief avec les controverses de l’époque auxquelles Heisenberg, grand ami de Niels Bohr, a si puissamment contribué. Et quand on aborde la question de la science allemande sous le nazisme pendant la dernière guerre mondiale, l’intérêt redouble. Werner Heisenberg aurait pu fuir hors d’Allemagne comme bien d’autres. Sans approuver la barbarie du régime, cet homme très imprégné de la culture de son pays, a préféré rester travailler « au calme » à Leipzig et y développer un « ilot de stabilité », espéré utile à la reconstruction de son pays après-guerre. Il cherchait alors à mettre au point un réacteur nucléaire mais pas l’arme nucléaire, comme il s’en est toujours défendu.

L’Histoire pourtant l’a rattrapé : juste à la fin de la guerre, les britanniques l’ont arrêté et retenu pendant six mois dans la résidence de Farm Hall, prison dorée truffée de microphones. Là se trouvait rassemblés dix autres scientifiques allemands, tous plus ou moins suspects de collaboration au nazisme, dont Max Von Laue, Otto Hahn, Walther Gerlach. La retranscription de leurs discussions après le largage de la bombe atomique sur Hiroshima est édifiante : désolation, horreur, plaidoyer d’innocence, mais aussi insidieuse jalousie à l’égard de cette « réussite » américaine… Les quelques pages du romancier ne parviennent pas vraiment à faire partager l'ambiguïté du personnage de Werner Heisenberg telle qu'elle émerge des fameux "Transcripts" (des enregistrements) de l'opération Epsilon, à consulter directement sur le site de l'American Institute of Physics :

https://www.aip.org/history/heisenberg/p11a.htm

La fin de la vie de ce grand savant est dépeinte comme amère et sans relief. Le roman se termine par une évocation du Mal qui de tout temps a empêché l’Homme de profiter de la mystérieuse beauté du monde.

Michèle LEDUC


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