L'avenir de la dissuasion nucléaire française face aux défis et aux changements géostratégiques d'aujourd'hui et de demain

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Sous la direction de Pierre Pascallon* :
« Quel avenir pour la dissuasion nucléaire française face aux défis et aux changements géostratégiques d'aujourd'hui et de demain ? »
Collection « Défense»
Éditions de l’Harmattan – juin 2015, 360 pages.

Notes de lecture de Michel Louis GAILLARD

La Conférence des Parties chargée d’examiner le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires1 vient de s'achever. Elle s'est tenue du 27 avril au 22 mai 2015 au Siège de l’Organisation des Nations Unies à New York.


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" Souvenons-nous que vous n'êtes pas ici simplement pour éviter un cauchemar nucléaire, mais pour édifier un monde plus sûr pour tous."
Ban Ki-moon, Secrétaire général des Nations Unies,
Conférence des Parties TNP 2010, Débat général, 3 mai 2010








Simultanément, mercredi 29 avril, s'est réuni à Paris un conseil de défense important. Afin de tenir compte notamment, de la menace terroriste, il s’agissait de réviser dans l'urgence la loi de programmation militaire (LPM) 2014-2019 après des négociations avec le ministère des finances très tendues.

Cette actualité avait été largement anticipée lors d'une journée organisée fin 2013 au deuxième sous sol de l'Assemblée nationale par Pierre Pascallon et le Club Participation et Progrès2 . Le livre qui vient de paraître regroupe dans des versions actualisées les contributions des principaux intervenants à cette réunion qui est appelée à faire date.

La question posée sans détour était : « Faut-il maintenir à l’avenir la dissuasion nucléaire française face aux défis et changements géostratégiques d’aujourd’hui et de demain ? »

Dans un louable souci d'objectivité et de démocratie, des partisans du « oui » comme ceux du « non » avaient été appelé à prendre la parole.

Autour de Georges Le Guelte – auteur de « Les armes nucléaires mythes et réalités » et membre de l'Association Française pour le Mouvement Pugwash, un premier groupe d'intervenants avait fait une revue critique des arguments mis en avant par les partisans de la dissuasion nucléaire. Michel Rocard avait conclu après avoir évoqué ses souvenirs et ses propres hésitations avec ces interrogations : « Qui dissuadons nous ? Sur qui nos armes sont elles actuellement ciblées ? » ... avant d'affirmer : « En encourageant la prolifération, nous sommes complices d'un crime contre l'humanité ... La dissuasion nucléaire : une arme inutile et dangereuse ».

Dans une deuxième partie de la réunion, modérée par Philippe Wodka-Gallien de l'Institut français d’Analyse Stratégique, la discussion est devenue plus technique et sans doute plus originale car les intervenants tout en acceptant d'entrer dans la logique de la dissuasion n'ont pas caché les difficultés auxquelles cette posture stratégique se trouve aujourd'hui confrontée, une analyse qui dans les termes choisis par Yannick Queau (Québécois et chercheur associé au GRIP à Bruxelles) conduit à penser que « Plutôt que d'enfermer la réflexion dans la vision d'un avenir incertain qui nécessiterait l'arme nucléaire, il faut anticiper sur d'autres avenirs possibles … Prendre conscience que si on peut envisager à la rigueur de concevoir la nouvelle génération de ces armes, on ne pourra pas de toute façon se les payer ! ».

Du coté de ceux qui pensent « qu'il faut sauver le soldat nucléaire » et avec des interventions d'anciens responsables opérationnels (Michel Forget3 et Jean Dufourcq4 en particulier), rares sont ceux qui ont défendu le statu quo même si pour les deux intervenants cités, « la prolifération continue et le nucléaire garantit notre liberté d'action à l’extérieur en nous protégeant d'éventuels chantages ».

Le dialogue entre Bruno Tertrais5 et Vincent Desportes6 est très éclairant. Le premier insiste sur les évolutions de doctrine déjà réalisées et souhaite des clarifications publiques entre autre sur des sujets aussi graves que la définition des intérêts vitaux et de la souveraineté, les déclinaisons possibles de l'article 42 du traité de Lisbonne qui instaure « l'assistance mutuelle » entre les états membres de l'UE, la définition de « l'avertissement nucléaire » introduit dans la doctrine depuis 2008, la définition en droit international humanitaire de la légitime défense et des dommages hors de proportion.

Vincent Desportes pense lui aussi que le nucléaire sanctuarisé tue la dissuasion. Il faut au contraire assurer sa progressivité (couplage avec des forces conventionnelles « suffisantes » ), sa vraisemblance (par démonstration d'une réelle volonté politique) et parer aux possibles contournements. Dans tous les cas, il est indispensable de retrouver des marges de manœuvre budgétaires en faisant des économies : pour lui, on peut abandonner la permanence à la mer et/ou abandonner la composante aéroportée.

Etienne Copel7 s'associe aux propositions de coupes budgétaires et propose d'autres pistes pour les économies : sur la modernisation des missiles, sur l'entretien des réacteurs des sous marins … ce qui ne manque pas de soulever des problèmes techniques et industriels ardus.

Arrivés à ce stade de la discussion, c'est le modérateur, Jean-Patrick Gaviard qui s'est interrogé alors à voie haute : « et si nous étions contraints à y renoncer ? » On ne peut pas exclure d'après lui qu'une crise de prolifération (suite par exemple à l'échec des négociations avec l'Iran et donc à une intervention d'Israël et des USA ) soit suivie d'une accélération forte du désarmement imposé ou consenti. Cette perspective impose de toute façon de réfléchir dès maintenant à comment préparer une sortie éventuelle …

Hervé Morin, ancien ministre de la défense, se dit « intimement convaincu que le traité de non prolifération (TNP) correspond au monde ancien et qu’au fur et à mesure que les puissances régionales émergeront sur la surface de la planète, la non-prolifération deviendra impossible ». Il intervient pour proposer que « la France et l’Europe portent un beau message de paix et de préservation de l’humanité face à l’horreur de l’hiver nucléaire,... en mettant face à leurs responsabilités les deux grandes puissances qui, à elles seules, disposent de 90 % de l’arsenal nucléaire mondial, c’est-à-dire la Russie et les États-Unis. Bien entendu, il serait irresponsable de nous désarmer unilatéralement. Mais soyons les ardents défenseurs de la suppression des arsenaux nucléaires dans le monde », une position d'une ambiguïté toute centriste ...

Plus rapidement peut être qu'on ne l'avait anticipé, le débat sur l'avenir de la dissuasion commence à prendre un peu d'ampleur. Malheureusement, ce n'est pas toujours à la suite d'une prise de conscience inspirée par une nouvelle vision d'un avenir sans armes nucléaires bénéfique pour l'humanité mais bien souvent à cause de contraintes budgétaires bien prosaïques mais désormais incontournables.

On peut le déplorer mais ça n'est pas une raison pour refuser de saisir l'occasion d'engager la réflexion avec toutes les forces qui veulent bien penser à une éventuelle sortie honorable d'une posture stratégique que de nombreux responsables politiques et militaires considèrent désormais comme largement inadaptée.



Recension par Michel GAILLARD

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* Pierre PASCALLON professeur agrégé de sciences économiques, ancien maire d'Issoire et ancien député RPR du Puy-de-Dôme, a été membre de la Commission de la Défense nationale et des Forces armées à l’Assemblée nationale ; il est président, depuis 1985, du Club “Participation et Progrès” qui a orienté une grande partie de sa réflexion autour des thèmes de Défense..

1 - Le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires est un traité international historique, dont l’objectif est d’empêcher la propagation des armes nucléaires et de la technologie des armements, de promouvoir la coopération aux fins de l’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire et de favoriser la réalisation de l’objectif du désarmement nucléaire et du désarmement général et complet. Le Traité est le seul engagement contraignant pris par les États dotés d’armes nucléaires, dans le cadre d’un traité multilatéral, en faveur du désarmement. Des conférences visant à examiner le fonctionnement du Traité se tiennent à des intervalles de cinq ans depuis qu’il est entré en vigueur, en 1970.

2 - « Parrainé de1999 à 2002 par Michel Jobert, , Xavier de Villepin, ancien Président de la Commission des Affaires Étrangères, de la Défense et des Forces Armées du Sénat et l’Amiral Pierre Lacoste, ancien Directeur Général de la D.G.S.E., présidents d’honneur, le club “Participation et Progrès” entend être un lieu de réflexion et de propositions. Se situant résolument dans une optique personnaliste, celle d’Emmanuel Mounier ... » Voir son site: http://club-participation-progres.blogspot.fr/

3 - Général de corps d'armée aérienne. Ancien Commandant de la Force aérienne tactique (FATAC) - Correspondant de l’Académie des Sciences Morales et Politiques

4 - Contre amiral (cadre de réserve) , rédacteur en Chef de la Revue Défense Nationale - Membre de l’Académie de Marine

5 - Maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). De 2007 à 2008, il a été membre de la commission du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale et également de la commission sur la politique étrangère et européenne de la France, membre du Conseil d’orientation de la Fondation Terra Nova. En 2010, il a reçu le prix Vauban pour l’ensemble de son œuvre.

6 - Ingénieur, docteur en histoire, diplômé d’études supérieures en administration d’entreprise et en sociologie, diplômé du War College de l’US Army, il a été Conseiller défense du Secrétaire général de la défense nationale avant de prendre la direction du Centre de doctrine d’emploi des forces . A l’été 2008, il a pris le commandement de l’Ecole supérieure de guerre. Il est aujourd’hui Conseiller spécial du Président de Panhard General Defense. Directeur de la collection « Stratégies et doctrines » chez Economica depuis 1999, il est aussi conseiller stratégique du président de l’IFRI, membre du conseil scientifique du Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégique. Professeur Associé à Sciences Po Paris, il enseigne également dans plusieurs grandes écoles, dont HEC, et intervient auprès des grandes entreprises et des médias.

7 - Ancien Sous-Chef d’état-major de l’Armée de l’Air, président du Collège des experts du Haut Comité Français pour la Défense civile


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