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Incontournable dimension européenne1
Michel Gaillard

Alors que l’Europe traverse une crise sans précédent, recherche et innovation restent des éléments clés de son renouveau.

Pour un grand nombre de citoyens européens qui viennent d'élire un nouveau parlement européen au printemps 2014, l'innovation est trop souvent perçue comme conséquences subie d'une mondialisation hors de tout contrôle. Si la transition vers le numérique ouvre probablement la voie à une nouvelle économie porteuse d'emplois à haute valeur ajoutée, il faut bien constater qu'en même temps, elle engendre une destruction d'emplois sans précédent dans presque tous les autres secteurs d’activité2. Ce contexte a de profondes répercussions sur le contenu du travail lui-même : compétences, talents, articulation des métiers dans les entreprises, mais aussi parfois intermittence et précarité. Cette évolution du modèle économique soulève par ailleurs des questions majeures en matière d’éthique, de protection des données et de la vie privée. Dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, l’Union européenne est non seulement face à des défis industriels et économiques mais aussi face à des défis sociétaux

Découvertes scientifiques et innovations, y compris sociales, sont indispensables pour résoudre les grands problèmes qui se posent aux citoyens européens et en particulier les sept grands défis sociétaux qui ont été retenus pour le programme de recherche Horizon 20203. L’ampleur de ces défis nécessite une vaste coopération entre scientifiques de toutes disciplines que seule l’Union européenne peut organiser et soutenir de façon efficace et souple, en agissant par le biais des différentes modalités de la solidarité : coopération, coordination, mutualisation, mobilité, stimulation, etc.

Définir un véritable horizon pour une Europe, terre de découvertes et de connaissances.

Les programmes de recherche actuels ne peuvent permettre à l’Europe de conserver son rang face à l’émergence de nouveaux acteurs, notamment asiatiques. L’Union doit développer une véritable ambition scientifique commune à un horizon plus lointain que 2020, la complexité des problèmes et la mise en place de réseaux et collaborations efficaces nécessitant des efforts dans la durée qui ne doivent être remis en question à chaque nouvelle période de programmation pluriannuelle. Elle doit également s’interdire de fixer des objectifs sans y consacrer les moyens correspondants, comme ce fut le cas avec la stratégie de Lisbonne.

Il reviendra aux nouvelles autorités européennes qui seront mises en place cet été de définir une vision articulé sur les préférences collectives européennes face aux défis du futur, ceux de notre société et de notre planète à long terme. Cette vision d'un avenir partagé devra porter en particulier sur :

  • Les voies et moyens attachés à la conduite de grands projets scientifiques fédérateurs,
  • Les mécanismes de soutien pour les recherches aux frontières du savoir, afin de stimuler ses jeunes vers les carrières scientifiques et encourager chercheurs et entreprises à prendre des risques
  • La construction de nouvelles infrastructures de recherche, sur terre, sur mer et dans l’espace, permettant de conserver un leadership international dans les sciences émergentes.

Et elle devra fixer des objectifs nettement plus ambitieux en matière de mobilité des étudiants et chercheurs, afin de répondre aux nombreuses demandes encore insatisfaites, et qui constitue le seul moyen pour la recherche européenne de demeurer compétitive. La solidité du système scientifique et technologique européen dépend en effet de sa capacité à attirer les idées et à mettre à profit les talents, d'où qu'ils viennent.

De l'innovation comme levier de politiques technologiques et industrielles européennes ...

Dans la panoplie des interventions publiques, les politiques d'innovation technologique ont d'abord été utilisées en Europe comme des leviers de politique industrielle, visant à l'ouverture et l'extension de nouveaux marchés, grâce à des produits et services mieux qualifiés dans la compétition mondiale. Une recherche européenne forte, consolidée par une politique d’innovation à la fois responsable et ambitieuse, constitue un socle essentiel de la compétitivité des entreprises, en leur permettant de développer les innovations (notamment de rupture) nécessaires à la conquête de ces nouveaux marchés.
La question de plus en plus cruciale du renforcement de la coopération entre le monde scientifique et la société, à même d'élargir le soutien social et politique à l'égard des sciences et des technologies dans les États membres, se fait éminemment pressante sous l'effet de la crise économique actuelle. Tant au niveau national qu'au niveau européen, il faut renforcer les mécanismes délibératifs qui favorisent la confiance entre les acteurs de la recherche et de l’innovation et entre les pays. Cela n'est possible que si un dialogue fructueux et riche, ainsi qu'une coopération active entre la science et la société contribuent à rendre l'innovation plus responsable4. L’intégration des données éthiques et environnementale dans la définition des politiques européennes de l’innovation devient indispensable.

… à une politique d'innovation et d’intégration technologique responsable face aux grands défis sociétaux et aux nouveaux défis de la compétitivité économique

Le contenu de la notion d’innovation s’est considérablement élargi à partir du socle scientifique et technique initial5. Il s’est ouvert aux usages et à leurs dimensions organisationnelles, sociales, environnementales et aux services. Désormais, l'implication du capital social et de l’investissement responsable permettant de construire la confiance au sein de réseaux partenariaux appuyés sur des normes qui s'imposent à tous, est devenue incontournable pour les acteurs de l'innovation. Ce contenu élargi d’intelligence collective offre la possibilité pour l'Europe de promouvoir une innovation choisie et non plus subie.

L’Union européenne a d’ailleurs su montrer la voie et déjà apporter la preuve que le respect des choix sociétaux et des préoccupations éthiques permettaient d'acquérir une position privilégiée dans des domaines aussi divers que la transmission d'imagerie médicale , les produits textiles, les énergies renouvelables , les nouvelles générations de logiciels, les matériaux de construction à basse consommation énergétique...

Une meilleure connaissance des impacts (environnementaux, sociaux, sanitaires, etc.) des politiques de recherche et d’innovation revêt dans ce contexte une importance stratégique pour la décision publique. Des comparaisons entre pays s'imposent sur l'impact des innovations : pour exemple, le domaine-clé, actuellement critique, de la nutrition et de l'agroalimentaire, mais on pourrait avec profit étendre l’étude des impacts des investissements de recherche et d'innovation en Europe dans les domaine de la santé et de l'énergie, sans oublier la biologie de synthèse et des nanotechnologies.

Seuls de nouveaux efforts de recherche et d'innovation vraiment responsable permettront à l'Union européenne de fortifier une nouvelle forme de civilisation que les citoyens, par leurs votes exprimés, et plus encore peut être par leur abstention, lui reprochent de de ne pas avoir suffisamment contribué à construire jusqu'ici, face à une mondialisation dont la violence est perçue comme source d'insécurité par une majorité

Figure 2a tableau fig2

Source : Tableau de bord de l’innovation régionale – Commission européenne (2014).




1 - Texte librement adapté et résumé par Michel Gaillard à partir d'une contribution préparée en Avril 2014 pour le Conseil d'orientation stratégique du Mouvement européen -France
2 - Voir en particulier l'intervention de Marc Giget au séminaire « Innovation Numérique et Créativité » organisé par l'UTC et la CPU, le 31 janvier 2014 : http://interactions.utc.fr/seminaire-innovation-numerique-creativite
3 - http://www.horizon2020.gouv.fr/cid73300/comprendre-horizon-2020.html
4 - On se reportera avec profit à la discussion par Pierre-Benoit Joly : « À propos de l'Économie des promesses techno-scientifiques » dans « La Recherche et l'Innovation en France, Futuris 2013 » sous la direction de Jacques Lesourne et Denis Randet, publié chez Odile Jacob, Paris.
5 - Particulièrement intéressants dans ce contexte, les travaux de l'Observatoire pour l'innovation responsable de Telecom Paris Tech : http://www.debatinginnovation.org/




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