Le thème « sciences et société » : discussions animées aux Assises de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche en Île-de-France

Michèle Leduc, présidente de la F2S, présidente du comité d'éthique du CNRS



sciences et société

La demande de la société prend différentes formes, mais elle relève en général du besoin des citoyens de disposer d’informations fiables à propos de questions technologiques ou scientifiques ayant un impact dans la vie sociale. Ceci pose une double question : quel usage les élus font-ils des connaissances scientifiques dans les décisions qu’ils prennent et quelle est la place du niveau de connaissance dans le débat engagé avec la population ? Pour que le fonctionnement en triangle –société, élus, communauté scientifique – soit efficace, une proposition est de recréer au MESR une direction qui coordonne cette activité, une autre est d’assurer une formation aux faits scientifiques et à l’épistémologie dans l’enseignement secondaire et supérieur, tout spécialement dans les cursus préparant les futurs décideurs. Un pacte de confiance entre sciences et société est indispensable dans une perspective à long terme et nécessite d’être restauré avec une vision optimiste du monde, sans tomber dans des discours passéistes sur le progrès.

Le rôle des experts scientifiques est au cœur du problème, comme l’a bien rappelé l’affaire récente des sismologues italiens condamnés à la prison après le tremblement de terre en Aquila. Le chercheur a, certes, dans ses missions de faire partager ses connaissances. Il est dans un autre rôle à bien définir quand il est en position d’expert. Le rôle des scientifiques est de documenter de façon fiable les faits avérés en évitant de les confondre avec des opinions. Ils doivent bien préciser les incertitudes, comme le fait le GIEC pour le changement climatique, ce qui manque d’ailleurs dans d’autres champs disciplinaires. Il existe bien une charte nationale de l’expertise très générale, mais elle n’envisage pas frontalement la question absolument cruciale des conflits d’intérêt, assez difficile à définir précisément et encore plus à contrôler : en effet, les experts les plus compétents sont souvent aussi les plus impliqués à titre personnel. Des problèmes éthiques sont soulevés par l’intégrité scientifique des acteurs de la recherche ; en France, ces derniers ne sont pas encore traités par les institutions avec le sérieux qui entoure la déontologie de la science dans les pays anglo-saxons.



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Les sujets d’actualité où ces questionnements apparaissent, que ce soit ou non en situation de crise, sont extrêmement variés : les nanotechnologies, les biotechnologies, les OGM, le changement climatique, le contrôle des produits chimiques, la transition énergétique, etc… La qualité et le niveau de la discussion atteints dans les débats impliquant la population et la communauté scientifique sont très variables, souvent très peu probants, et parfois pollués par une interférence considérable avec le traitement médiatique, comme le rappelle l’affaire récente des travaux sur les souris transgéniques à l’université de Caen. Au plan national, le rôle positif de l’Office Parlementaire d’Évaluation des Choix Scientifiques et Technologiques a été souligné et devrait être amplifié au niveau de ce qu’il est dans les pays nordiques comme le Danemark. Quant aux régions, appelées à jouer un rôle croissant pour la recherche, il leur est fortement conseillé de se doter d’un conseil scientifique indépendant de leurs élus, comme l’a fait la région Île-de-France ; son conseil scientifique est constitué de personnalités de très haut niveau et de toutes les disciplines, avec une composante de sciences humaines et sociales ; il vient de se voir confier une mission d’expertise sur l’exploitation des gaz de schiste, qui revêt des aspects très clairement pluridisciplinaires.

Le débat a enfin porté sur la médiation scientifique, étant donné que les associations qui diffusent la culture scientifique ont un rôle essentiel à jouer dans l’élévation du niveau de conscience et de réflexion de la population face aux grands défis sociétaux. La place naturelle de la culture scientifique dans la culture a été réaffirmée, tout en constatant qu’elle ne va pas de soi au niveau institutionnel. Sa carence dans l’audiovisuel public a été une fois de plus regrettée. Le travail fait par les associations de médiation est considérable, impliquant beaucoup de bénévoles et reposant sur l’enthousiasme, avec en général peu de moyens appropriés. Le rôle que pourraient jouer les doctorants auprès du jeune public a été souligné ; une modification de la définition des tâches de monitorat pourrait avoir un impact significatif à cet égard. Du point de vue des chercheurs, pour certains très impliqués dans la médiation, la nécessité d’une reconnaissance de cette activité dans l’évaluation de leur carrière a été fortement soulignée.

Enfin la F2S, pour sa part, a fait valoir l’importance d’impliquer les milieux professionnels autant que le monde académique pour diffuser la culture scientifique et technique dans le public et tenter de développer l’attirance des jeunes pour les métiers des sciences. Il faut développer les initiatives pour faire mieux connaître auprès du jeune public et des enseignants, tout particulièrement au niveau du collège et du lycée, la diversité des métiers des sciences et des techniques qui restent très mal connus et souvent victimes de stéréotypes. Il est rappelé que les études de science sont un levier de promotion sociale qui suppose, moins que d’autres filières, un niveau culturel familial élevé. Les jeunes filles sont un autre réservoir potentiel de scientifiques encore peu exploité, toujours à cause des préjugés hérités du passé. Pourtant un pays comme la France manque de scientifiques, la recherche n’attire plus assez les meilleurs, les ingénieurs des grandes écoles se détournent de la R & D, les hommes politiques ignorent les sciences en France. Cette situation ne peut que nuire à terme au débat démocratique, face aux défis auxquels notre société va se trouver constamment confrontée.

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