L'échec de l'élitisme républicain.

40 % des élèves entrant en classe de 6e ne maîtrisent ni les notions de base des mathématiques, ni celles des sciences de la nature. Quelle égalité des chances pour ces enfants souvent sans aisance langagière, écartés d’une compréhension raisonnée du monde, à la curiosité demeurant en jachère, à l’avenir déjà fermé ?
Les enquêtes internationales PISA placent la France à la moyenne. Mais cette moyenne est une illusion, car elle résulte du grand écart entre le tiers excellent et le tiers à l'abandon.
La Nation consacre d'immenses ressources à l'éducation. Devant un tel effort consenti, ne peut-on attendre de l’école qu'elle abolisse pour partie de si lourds handicaps sociaux ou familiaux ? La science, tout particulièrement, n’a t elle pas souvent joué ce rôle d’ascenseur social ? Or cette science est aujourd'hui devenue le symbole d'une fort rude sélection. Ceci doit changer, car l'héritage qu'elle doit transmettre est, plus que jamais, indispensable à tous les jeunes pour affronter la complexité du monde présent. Nous devons leur apprendre à prélever, organiser, comprendre, exploiter l'information surabondante qui les entoure, à aimer cette intelligence du monde que donne la science
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Voies d'avenir.

Trois voies prometteuses et enthousiasmantes peuvent remettre l’éducation en phase avec la science et le rôle social que celle-ci peut et doit jouer : une transformation de la pédagogie, le développement professionnel des professeurs au contact de la science vivante et de ses acteurs, une conception plus globale du savoir.

1 – Tout d'abord,
une pédagogie nouvelle, celle de l’investigation, mélange subtil d’inductif et de déductif, pratiqué avec bonheur par l'élève. Inutile d’insister ici sur ce message de La main à la pâte, désormais connu, sinon écouté partout, qui percole tout doucement – trop lentement encore – dans nos écoles primaires. L'hétérogénéité des classes, que je préfère alors appeler diversité des talents, y est un atout.
Dans cette école primaire, ne met-on pas à l’excès l’accent sur des apprentissages mécaniques du lire et écrire, oubliant par exemple que l'usage du cahier d’expériences, tel que le pratique La main à la pâte, ne le cède en rien, ni en précision, ni en créativité, à l’écriture d’une poésie ? Mutatis mutandis, une Main à la pâte en mathématiques réduirait sans doute l'effet anxiogène de cette discipline, effet connu qui touche plus de la moitié des filles et presque autant des garçons de 15 ans dans les pays de l'OCDE, sans compter leurs parents !

2 –
Des professeurs accompagnés dans leur développement professionnel, au contact de la science vivante et de ses acteurs. L’accent mis, ces dernières années, sur le processus de mastérisation dans nos universités fait oublier la bien mauvaise situation de notre pays quant à la formation continue de son corps enseignant. À l’école, au collège, au lycée, comment un professeur fera-t-il aimer la science à ses élèves sans en cultiver pour lui-même le goût – fût-ce à un niveau élémentaire –, comme un professeur de lettres cultive la littérature ?
Notre Académie s’est résolument engagée pour rapprocher professeurs et monde scientifique. Il faudra bien sortir un jour de l’impossible arbitrage actuel entre temps de présence devant les élèves et temps de vacances, pour faire place à des moments de développement professionnel structuré au cours de la carrière – ceci tout naturellement au sein d'universités qui avaient quelque peu oublié cette mission mais dont bon nombre semblent prêtes à la ranimer.

3 – Enfin,
une conception plus globale des savoirs, un décloisonnement des disciplines. Notre système d’éducation, ne sachant évidemment plus embrasser l’immensité des savoirs d’aujourd’hui, traumatisé, peine à prendre un cap où beaucoup est à réinventer. Il se contente d’aménager des programmes étroitement disciplinaires.
Nous considérons plus judicieux d'extraire de cet immense corpus de savoirs un petit nombre de notions de science qui, apprivoisées avec constance et progressivité depuis la maternelle jusqu’en fin de collège, donneront à tous les clés essentielles pour lire le monde et le comprendre. Mais ceci ne suffit pas. Les compétences d'observation et de raisonnement, acquises grâce à l’investigation et à des expériences faites en classe, font découvrir la nature même de la science. Par exemple ceci : démontrer en mathématique n’est pas vérifier approximativement sur un dessin que les trois hauteurs d’un triangle sont concourantes.
Enfin, autre décloisonnement, autre cloison disciplinaire à ébranler, la construction inlassable
d’un lien fondamental entre science et pratique du français.

Conclusion

Notre Académie propose à notre école primaire, et à son ministre, d'adopter désormais « Lire, écrire, compter, raisonner » comme les quatre fondamentaux de l'école du XXIe siècle. Dans sa lettre aux instituteurs de 1883, Jules Ferry avait fait des trois premiers un programme politique. Pourquoi ne pas accepter le défi du quatrième, et le mettre en oeuvre avec les mathématiques et les sciences de la nature, écoles privilégiées du raisonnement ?

Extraits du discours de Pierre Léna



Les merveilles de la science contemporaine enchantent les chercheurs, séduisent ou parfois inquiètent nos sociétés et leur jeunesse, interrogent la conscience morale, bouleversent nos vies par leurs applications. Ce constat, banal, bouscule la transmission de cette science au sein des institutions scolaires dans le monde entier. Évaluations nationales ou internationales, incertitude des professeurs, insatisfaction de bien des élèves, tout exprime la nécessité de changements profonds dans la transmission de l'héritage scientifique à nos élèves. Sans ces changements que je vais évoquer, la société de la connaissance et de l’innovation en Europe n’aura été qu’un beau rêve.